"L'ouverture des bras de l'homme", Raphaëlle Billetdoux, Seuil, 1973

Livre R Billetdoux L'ouv

 

« L’ouverture des bras de l’homme est égale à sa hauteur » Léonard de Vinci – Traité de la peinture (sur les écrits de l’architecte  Vitruve, texte cité dans la préface (?) de Raphaëlle Billetdoux, page 5)

 

Pour ce roman, j’ai surtout relevé des passages du texte. Quelquefois, et surtout au début, je me suis sentie agacée par cette vision du monde que j’ai trouvée désuète et dépassée, relevant des pensées d’une femme de la génération de ma propre mère. C’est peut-être aussi ce qui m’a retenue de ne pas le laisser de côté. J’ai été accrochée par l’image des jambes enroulées, position dont je me suis souvenue que ma mère usait, avec la force d’un symbole lié à une époque (la jeunesse des années 50 – 60), ce qui me rappelle un peu la manière dont la tradition chinoise voulait que les pieds des petites filles soient bandés. Comment s’en aller suivre son chemin avec des jambes aussi nouées ? Et dans ce livre, la réponse est à chercher comme un trésor, après l’éducation religieuse et tous les regards de notre société faisant de nous des plantes éduquées, toute honte pouvant se boire, après tout, quand la vie se décide à couler pour de vrai.

p.14 : « En fin de matinée, l’épouse est là, contre la porte de son bureau, une de ses jambes enroulées autour de l’autre comme une plante éduquée, sa longue main en éventail qui caresse sa lèvre supérieure, attendant qu’il parle, qu’il raconte la veille. »

 

p.18 : « Et si les femmes étaient faites pour être défaites, elle croyait n’avoir pas le courage. »

Cela ressemble à un sursaut, le début d’une autre façon de voir, même si ce moment prend un goût amer.

 

p. 71 et 72 : « Violentée par l’alcool qu’il m’avait donné à boire, qu’il avait payé, je me retrouvais chez moi, seule à vivre la chaleur de la coulée, dans la brume et la lutte de mon esprit.

Il avait l’art de partir, sans rompre, sans terminer et sans qu’on s’en aperçoive, de la même manière que le jour dont il fait savoir quand la nuit vient et le remplace, qu’il ne s’éteint pas, qu’il dure quelque part et reparaîtra bientôt. Il avait la grâce de laisser un dernier mot savoureux à sucer après son départ, ce que je ne faisais jamais pour lui tant j’en aurais eu à lui faire emporter, ressentant en outre, surtout, que de nous deux, quand l’heure nous séparait, c’était toujours moi qui étais quittée et à qui était dû ce mot de la fin. »

Cette femme s’achèterait-elle ? Pourquoi insister ainsi sur la notion de possession, d’argent, de propriété ? Tout y est, à nous de démêler cet écheveau confus.

Sa soumission et sa dépendance sont terribles, non ? Cela me rappelle certains manèges de fête foraine, à hurler de frayeur en pleine confiance (mais est-il possible, à part en amour, de se sentir en pleine confiance ? Ce fameux divertissement dans la fête, la grande illusion…). Cette histoire va pourtant mal finir, je le redoute à ce moment de ma lecture.

 

p.82 : « Je m’embourbais à attendre que tout vienne de lui, dans cette ouate, ce clair-obscur, cette arrière saison, cette fumée clandestine, cette doucerie, ce demi-pays, ce halo douteux où il faisait baigner mes sentiments et me tenait en réserve, comme si, après tout, il était plus compétent que moi à décider de nous ou de ce qui m’étais bon.

Mais lorsque je lui demandais, d’après la carte, au restaurant, si les fonds d’artichauts, à son avis, étaient à prendre ou à laisser, cela ne manquait pas, lui qui n’en savait pas plus, de le désarçonner.

Alors il me semblait parfois que c’eût été à moi d’entrer chez lui, si je le voulais vraiment, sans attendre son invitation qui n’attendait peut-être que mon intrusion, selon les mystères de ces forces contraires. »

Je vous laisse découvrir la suite de ce passage, avec la chanson à vous fredonner. C’est édifiant et assez drôle, finalement.


 p.84 : « Si le souvenir de chacun des baisers que j’avais reçus auparavant, entre sept et vingt ans de la part d’étrangers, avait été représenté par une petite perle dure rattachée aux autres en une manière de chapelet, je n’aurais pas, dans mes mains, reconnu de bonne grâce l’instrument de ma religion et, répétant en comprenant de moins en moins les mots qu’on murmure sur chaque grain, j’aurais su que la prière que je pratiquais depuis si longtemps par l’addition toujours d’autres grains à mon chapelet, Dieu l’avait jugée périmée, et décidé que je devais maintenant prier plus haut et plus gravement. »

Quand la foi du charbonnier s’envole, Sainte Nitouche, priez pour nous, pauvres pêcheurs.

 

Et la suite, p.85 : « Les ouvriers dans le monde continuaient de bâtir, et les enfants de dormir, et mes parents de m’attendre, et Dieu de m’épier. J’étais devenue telle la première femme du monde, ayant oublié toutes celles qui depuis des millénaires m’avaient précédée, toutes leurs erreurs, leurs malheurs, leurs cris, leur expérience, les reines et les impératrices, les filles des kiosques et les femmes actuelles, car j’avais touché ma part et il relevait de moi désormais que je fisse le monde à ma mesure. »

Et nous voilà plongées avec elle dans la résistance, « Elle peut le faire ! ». Certains parlent d’empowerment ?

 

Savourons l’épisode de la p.86 :

« Dans la boucherie, un très bel homme caressait un grand chien heureux, les deux pattes tremblantes tendues dans la sciure.

- Son regard qui surveille tous mes gestes m’émeut jusqu’aux larmes, dit-il. Il craint toujours que je m’en aille sans lui.

- C’est curieux comme, chez la femme, le même regard nous énerve, hein ? grasseya le boucher.

Bien que je ressentisse l’insulte pour toutes les femmes vivantes, je souris devant eux, comme par élégance il fallait le faire, à ce propos si trivial et masculin que j’avais surpris comme un secret, comme si, telle que j’étais, il ne m’était pas réservé de regarder, un matin, un homme comme ce chien regardait son maître. »

 

Vers la fin du livre, p.124 : « Je savais donc bien des choses en marchant, et en regardant les arbres, les fontaines, les gardiens et les nuages, j’étais certaine qu’il en savait autant, mais aussi qu’il ne pouvait rien ni pour ni contre ce bonheur, qui lui-même ne pouvait servir à rien : vraiment peu de choses enfin dans le domaine des sentiments nous revenaient en propre.

Ainsi débarrassée de son aspect privé, apparaissait clairement la beauté de notre relation, sa rareté, son honnêteté, son humilité ; sa justesse à lui et le bien-fondé de ses retenues : il ne pouvait point, quoi qu’il arrive, se passer de choses laides entre nous, et même, quoi que cet homme fît désormais, il ne pouvait plus ni personne m’abîmer gravement, il s’était lui-même ôté déjà ce pouvoir en ayant fait, pour jamais, commencer si joliment ma vie aimante.

Et j’avoue que dans cet état de reconnaissance, je nous aimais, comme une tierce personne, quasi religieusement, de ce que nous formions, lui et moi à la lueur de cette conscience, sur ce fond de jardin du Luxembourg. »

Ah ! Les nuages, les merveilleux nuages…chers au poète. Ils sont aussi visibles en ville, à Paris, pour notre salut.

 

¤¤¤Nathalie¤¤¤

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