"L'organisation", Jean Rolin, Gallimard, 1996



Pour accompagner ces romans, j'ai entendu une chanson de H.F. Thiéphaine :

 

 

  L'organisation J RolinCe livre fait également partie de la sélection donnée dans le livre "Au bon roman". Jean Rolin était cité et notre chère bibliothécaire a réussi à nous le mettre de côté, sur la bibliothèque de quartier de Guédou. Ce n’est pas du tout le même propos que "Le Maître de thé" de Yasushi Inoué. Le contraste est total. Venu du temps des tracts et des usines en France, pas loin des attentats à la bombe. Que sont les activistes devenus ? Marxistes, léninistes, trotskistes, anarchistes et j’en oublie sûrement. Je vous présente mes excuses : le temps a passé et je me refuse à poser quelque bombe que ce soit. La vie m’est trop précieuse pour la retirer à quiconque et je me sens tellement fière d’être de la génération de l’abolition de la peine de mort, comme si c’était une victoire que j’avais obtenue en partie. Je ne prends aucun des risques qui vous ont fait monter l’adrénaline, c’est certain, en vous lisant.

Avec ce livre, des questions se posent : résignons-nous ou indignons-nous ? La retraite a sonné ?

Voici un extrait du roman, pour accompagner la jeunesse assez bouillonnante de l’auteur, pages 140 et 141 :

« Quand on a fait pendant longtemps l’objet d’une attention spéciale de la police et d’une malveillance particulière de la « presse bourgeoise », il devient difficile de s’en passer. De même qu’une fois l’habitude prise, il est difficile de se passer sinon d’une organisation, du moins d’un groupe, si flous que soient ses contours, et si ambigus ses desseins.

De nouveau nous conduisions la nuit des automobiles auxquelles il manquait toujours quelque chose pour être en règle. De nouveau nous transportions des substances illicites que nous devions désigner par des noms de code et, même si nous ne travaillions plus à la destruction de la société, nous pouvions persister dans l’illusion réconfortante qu’elle-même n’avait pas renoncé à nous détruire, puisque de nouveau il nous fallait craindre les barrages, éviter les contrôles, et mentir avec aplomb lorsque nous étions obligés de nous y soumettre. De nouveau nous étions unis par des liens de circonstance, à la fois artificiels et forts, comme tous ceux qu’engendre l’illégalité. Et par surcroît, ce qui cimentait le groupe et le vouait à l’opprobre de la société procurait du plaisir, un plaisir qui remplissait le corps et l’esprit au point de ne laisser de place pour rien d’autre, un plaisir qui dispensait de tout commerce, y compris de l’usage de la parole : jusque-là, rien n’avait eu la force de me faire taire, même du dedans. »

 

Arrive une forme de reconversion, page 145 :

« Afin d’acheter du produit, je dus me résoudre à exercer une activité régulière. On voit par là que l’addiction, obliquement, peut devenir un facteur d’intégration. Je trouvai du travail, et bien payé, chez un éditeur catholique qui publiait par livraisons mensuelles – de telle sorte que les abonnés pussent à la fin de l’année réunir les douze fascicules sous une reliure dorée à l’or fin – une encyclopédie traitant de la vie du Christ et de tout ce qui pouvait aller avec. Personnellement, je m’occupai de la vie quotidienne en Palestine à l’époque concernée, et de l’histoire de l’Eglise depuis ses origines jusqu’à nos jours. »

 

Voire même de conversion in extremis, pages 175 et 176 :

« Et cependant il ne s’écoula que quelques jours avant que je ne fusse le témoin, et le bénéficiaire, d’une seconde intercession miraculeuse. Ce jour-là, c’était de nouveau le frère Rustique qui m’avait désigné un itinéraire de promenade en me le garantissant comme absolument exempt de chiens (au moins de chiens de grande taille). Au crépuscule, dans une lumière d’une beauté telle que le fait d’en jouir seul engendrait une mélancolie très propice à de nouveaux élans mystiques (car il s’agissait d’une lumière comparable à celle que saint François d’Assise semble voir dans le tableau de Rubens le représentant sur son lit de mort), je venais d’observer longuement un faucon crécerelle – un oiseau auquel s’attache pour moi une signification symbolique particulière – perché au sommet d’un tronc nu, solitaire au milieu d’un chantier de coupe, lorsque du fond d’un pré situé en contrebas de la route, j’entendis monter des grondements sourds émanant d’un ou plusieurs chiens encore invisibles, soustraits à mon regard par un taillis dont tout indiquait qu’ils étaient en train de le traverser à vive allure. Un peu plus tard, deux monstres noirs, écumants, apparurent en effet à découvert, fonçant droit sur moi à travers le pré, emportés dans une folle et baveuse émulation de férocité, tels deux miliciens se livrant côte à côte au carnage dans une ville conquise. Un instant j’eus l’espoir que la clôture qui séparait le pré de la route, forte de plusieurs rangs de barbelés, bloquerait leur élan. Mais ils se jouèrent de cet obstacle en vrais démons surgis de l’enfer, s’aplatissant sans même ralentir puis se redressant pour se jeter sur moi en quelques bonds. Alors qu’ils s’apprêtaient à me dévorer – le plus grand avait déjà posé ses deux pattes de devant sur mes épaules – j’invoquais de nouveau la Vierge Marie (il convient de noter qu’étant habituellement d’un naturel craintif, surtout lorsqu’il s’agit d’affronter des chiens, lors de cet incident je ne me départis jamais de mon calme, et j’attendis l’assaut avec la fermeté d’un roc ou l’insouciance d’un martyre) et aussitôt les molosses se couchèrent à mes pieds en frétillant de la queue, en se roulant sur le dos et en couinant comme d’inoffensifs chiots. »

 A la fin de ce roman intervient le frère Marc. Et puis un cierge à Sainte Rita, celle qui s’active pour les "causes dangereuses et désespérées". Peut-être pour ne pas mourir oublié dans un fossé, après une embardée fatale sur un chemin trop alcoolisé.

Est-ce la recherche du "Blast" - merci Manu Larcenet pour l’éclairage donné à cette quête vitale pas vraiment réglo - pas politiquement acceptable, en fait. De quoi se faire bousculer, comme dans des montagnes russes loin des normes de sécurité. Une chanson de Brassens m’enchante : "Regardez-les passer, eux, ce sont les sauvages, l’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons…" et pour compléter l’ambiance parfois délétère de cette histoire, un autre emprunt à Brassens me revient à la mémoire : "Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente, d’accord, mais de mort lente."

 

Ce livre s’est rattaché pour moi à des lectures antérieures : "L’ombre de ce que nous avons été", de Luis Sepúlveda et "Le club des incorrigibles optimistes" de Jean-Michel Guenassia.

 

 

l'ombre de ce que nous avons étéC’est bien le même esprit que j’ai retrouvé dans le roman de Sepúlveda, avec ses anciens activistes souvent pitoyables, qui se redressent dans les dernières pages que j’ai trouvées superbes. Je vous recopie la dédicace vivifiante que j’ai trouvée dans "La sombra de lo que fuimos" :

         

À mes camarades,

ces hommes et ces femmes

qui sont tombés, se sont relevés,

ont soigné leurs blessures,

conservé leurs rires,

sauvé la joie et continué à marcher.

 

 

le club des incorrigibles optimistesDans le roman de J-M. Guenassia, le jeune garçon de douze ans du début chemine au milieu de personnages étonnants, dans une époque étonnante. Après être passé aussi par des parties de baby-foot. Avec ses désillusions, comme pour tous les livres que je cite dans cette page.

  

 


la blessure la vraie Dans la lancée, et pourtant par hasard, j’ai trouvé à la médiathèque un livre de François Bégaudeau, "La blessure la vraie", sur un garçon de quinze ans qui s’appelle François et traverse juillet 1986, pour rire et pour de vrai. Avec des tas de chansons inscrites dans un patrimoine commun à nos humanités, même si je suis plus vieille de quelques années et que je sens bien que c’est rédhibitoire. (Pratique la correction orthographique.) Dans cet autre roman, qui frôle "L’organisation", à mon avis, j’ai aussi trouvé la présence d’un père Jean qui a tendance à décoller ses sandales aussi. Des fois que le souffle spirituel puisse être entendu à quinze ans, un curé qui sème le vent pouvant récolter la tempête… Avec une tendance marquée pour le comique de répétition, plombée par un « Vous en prenez pour vingt ans. ». Ce n’est pas si réjouissant que ça, les vacances en Vendée quand on est un garçon qui veut coucher, avec une tête pleine de concepts révolutionnaires. Qui lira verra…

 

¤¤¤Nathalie¤¤¤

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