"L’échappée belle", Nicolas Bouvier, Métropolis, 5ème édition 2000

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Il ne s’agit pas d’un roman mais d’une promenade très agréable qui nous fait suivre les traces de pérégrins suisses, en nous laissant guider par Nicolas Bouvier. C’est un vrai plaisir de se sentir pris dans le flux du voyage, où tout est possible pour le transporté. Sans oublier les moments d’angoisse ou de joie pure : comme de vraies aventures.

 

Page 103, une citation d’Henry Miller :

« C’est aujourd’hui le troisième ou le quatrième jour du printemps… aujourd’hui, assis au soleil, là, je vous dis que je me fous complètement que le monde ait raison ou tort, qu’il soit bon ou mauvais. Il est et ça suffit… je le dis non pas comme un Bouddha assis sur ses jambes croisées, mais inspiré par une sagesse à la fois joyeuse et solide, inspiré par une certitude intime. »

 

Les poètes sont à la fête : Cendrars, Nazim Hikmet dont je vous recopie ci-dessous un poème :

 

DIMANCHE

 

Aujourd’hui c’est dimanche.
Pour la première fois aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil,
et moi,
pour la première fois de ma vie,
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
qu’il soit si bleu
qu’il soit si vaste
j’ai regardé le ciel sans bouger.
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
je me suis adossé au mur blanc.
En cet instant, pas question de gamberger.
En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme.
La terre, le soleil et moi.
Je suis heureux.

(1938)

Extrait de "Il neige dans la nuit et autres poèmes", éditions Gallimard, 2002, page 36 

 

 Et une belle envolée avec Henri Michaux dans les dernières pages du livre, pages 155 à 157 :

« Outre  merci », j’aurais pu lui dire que je savais par cœur tous ses poèmes de rage ou d’acquiescement et que, dans les instants de déroute et de peur, je les calligraphiais, les murmurais, les marmottais et que, par cette double alchimie de la main qui trace et de l’esprit qui mémorise je regagnais un peu de terrain perdu et que je me sentais mieux, parce que quoiqu’il l’ait toujours nié et quoique, de guerre lasse, je sois prêt aujourd’hui à lui donner raison, il existe tout de même un salut par les mots, ces mots arrachés à main nue comme anthracite au fond de la mine, dans le noir le plus noir puis portés à incandescence pour transformer la détresse en cristal. « Connaissance par les gouffres » (un de ses titres) peut-être mais aussi guérison par le verbe. Et peu importe qu’il constate une défaite inéluctable : on jette l’éponge, on s’efface, on ne veut plus et enfin le monde surgit et vous emporte dans une hémorragie semblable à une grande paix.

 

                        Rends-toi, mon cœur

                        nous avons assez lutté

                        et que ma vie s’arrête

                        on n’a pas été des lâches

                        on a fait ce qu’on a pu…

 

Ou alors qu’il se rebiffe en imprécations furibondes :

 

            Je vous construirai une ville avec des loques, moi

            je vous construirai sans plan et sans ciment

            un édifice que vous ne détruirez pas

qu’une espèce d’évidence écumante soutiendra

            et qui viendra vous braire au nez

            et au nez gelé de tous vos Parthénons, vos arts arabes

            et de vos Ming […]

            Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard

            et du son de peau de tambour

            je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes […]

 

Avec des armes vaporeuses et fantomatiques, Michaux se lance à l’assaut de la brique, de la pierre de taille, du béton de l’ordre établi, de la sécurité intra muros. C’est un de ses poèmes les plus violents, et c’est aussi un vrai poème nomade : on y trouve la fureur des hordes mongoles sous les murailles dont, si elles en avaient le temps, elles ne laisseraient pas pierre sur pierre. J’imagine Gengis Khan ou Tamerlan marteler ces vers au son d’un tambour chamanique devant les ruines fumantes de Bagdad. Dans les deux cas : la rage ou l’acquiescement, la mise en mots a valeur d’exorcisme. Lorsque la vie et le monde laissent autant à désirer, il faut bien faire quelque chose. Il faut intervenir. Il intervient par cette magie des mots ou, lorsqu’elle est sans efficace, par la magie tout court. »

 

Je me sens un peu mieux accompagnée, et cela me donne envie d’affronter à nouveau d’autres routes, d’approcher d’autres langues dans d’autres pays, quitte à rebondir sur la tour de Babel, comme je me souviens d’en avoir pleuré de rage, impuissante face à un guichet de gare routière et son employé désabusé, pas loin de Fort Myers et de la « Crocodile Highway ». Perdue aux USA et marmottant des imprécations tout près d’une jeune fille au pair belge qui comprenait (sans que le sache) toutes les grossièretés qui me venaient entre les dents. J’ai maudit l’orgueil insensé des hommes et leur Tour de Babel, ce jour-là. Plus tard, j’ai présenté mes excuses à la demoiselle et j’ai parlé « belge » en riant, comme je vous parle français, avec soulagement et gêne, jusqu’à Fort Lauderdale où elle retrouvait la famille qui l’employait. Ensuite, rejoindre Key West et les traces d’Hemingway en bus-lévrier, franchir trop vite les ponts reliant toutes ces îles. Jusqu’à une providentielle panne de climatisation du bus, obligeant le chauffeur à faire descendre tous ses passagers pour leur éviter de cuire, une seule fenêtre s’ouvrant à l’arrière de chaque côté (j’aurais pu aller jusqu’au bout du monde une fois assise là). Et alors quel plaisir de goûter un bain dans l’eau plus que tiède du golfe du Mexique à Marathon Key, avec la crainte de voir arriver un requin, en attendant un autre bus plus frais, en conformité avec l’"American Way of Life" ! Mais je m’égare…

Dommage que ce livre n’existe pas en format poche ou plutôt en format plus économique. Pour l'offrir.

¤¤¤Nathalie¤¤¤


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