"Le monde sans vous", Sylvie Germain, Albin Michel, 2011

 

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Le livre commence par un premier texte écrit en juin 2010 lors d’un voyage dans le Transsibérien (Transibérien ? page 133).

Page 53 :

On raconte, dans un récit nganassane, qu’un vieux shaman avait coutume de s’amuser avec ses yeux, lesquels avaient la propriété de se séparer de son corps. Tout shaman né de parents-esprits reçoit des yeux particuliers capables de percevoir l’invisible.

Le vieil homme s’enfonçait dans la forêt, près de sa maison ; là, il libérait ses yeux comme on détache la laisse d’un chien pour qu’il puisse courir à sa guise. Et les deux yeux s’échappaient prestement, tout guillerets.

« Yeux, coucou ! », criait le bonhomme en sautillant. « Petit vieux, coucou ! », répondaient-ils en folâtrant parmi les feuillages et les herbes. 

 

Je ne vous livre pas tout ce conte, il vous faudra ouvrir le livre et poursuivre l’aventure de ces quinquets, ces yeux -fam., d’après le Larousse (Ouvre tes quinquets !)-, et le savourer comme je l’ai fait, à bord du Transsibérien bleu olivâtre de Sylvie Germain, un train capable de faire un saut périlleux et de retomber sur toutes ses roues. Et là, c’est la présence de ce roublard de Cendrars, heureuse surprise au bord du lac Baïkal, près d’une marmite bouillonnante. C’est à lire de la page 61 à 67.

 

Dans son deuxième texte, écrit en 1988, alors que son père était malade, j’ai trouvé ce passage qui m’a enchantée, page 108 :

Récemment j’ai reçu une enveloppe contenant des photographies de Jean-Michel Fauquet ; des tirages en noir et blanc, premiers brouillons avant la réalisation finale des images. Un petit paquet de notes visuelles prises dans la campagne au hasard d’une balade. Mais le hasard n’est jamais neutre pour les photographes, ils sont trop attentifs, ont le regard trop vif et juste, ont bien trop la passion de voir pour ne pas être immédiatement mis en arrêt devant tel ou tel imperceptible tremblement du visible qui échapperait à tout autre. Leurs notes visuelles sont des saisies du visible en traind’apparaître, il n’y a jamais d’évidence pour celui qui photographie, aucune forme n’est close, rigide et muette, à tout instant « quelque chose » peut arriver, fut-ce sur un pan de mur, un rebord de trottoir, un bout de tissu, dans un sillon de terre, sur un ongle ou un fruit ou un tesson de verre. Et cela qui arrive, et qu’il faut savoir saisir à l’arraché sur l’instant, ne saurait être défini ni décrit avec exactitude ; c’est en vérité un presque-rien d’une extrême ténuité –mais qui, sitôt révélé par la photographie, ne cesse plus d’étonner, ne lasse pas de remettre l’attention en éveil et la perception aux aguets.

Un peu plus loin, de la page 109 à la page 111, j’ai retrouvé l’iris du lac Baïkal dans un rêve de flaque boueuse, venu après avoir regardé une des photos en noir et blanc.

 

Dans son troisième texte, datant de 1990 après la mort de son père, Sylvie Germain écrit « Il n’y a plus d’images. », figée en chagrin avec une fin suspendue. En réponse au texte précédent.

 

En octobre 2010, le dernier texte du livre poursuit « Cependant », qui était le dernier mot du précédent. Les liens se tissent. Les fils se dénouent, page 128 :

Ce qui importe, c’est de ne pas retenir, de ne pas vouloir retenir ceux qui disparaissent, que ce soit par le lien des larmes, des cris, des implorations et des invocations, ou par le poids des rancœurs, des reproches, des aigreurs. Nos amours plombent parfois presque autant que des haines.

 

Noli me tangere –« Ne veuille pas me toucher, me retenir », ne m’arrête pas dans ma partance, dit le Christ à Marie de Magdala au matin de sa résurrection. Le mort s’en va dans le petit matin laissant son tombeau vide.

Voilà, c’est ce dont je voudrais me souvenir après avoir lu ces pages un peu trop vite, juste après « Dernier amour » de Christian Gailly. Décidément, ce thème de la mort se retrouve dans mes lectures, cet été. Drôle de musique. Grave et légère à la fois, rendre grâce sur la ligne de crête comme au bord du gouffre, Bye Bye Blackbird !

 

Sans vouloir ressembler à un shaman (l’initiation étant très difficile), je me suis souvenue avec ce livre d’un petit poème en trois lignes, déjà daté :

 

            J’ai lâché mes yeux

            sur la ligne floue entre

            le ciel et la mer.

                                                            (GR 34 Martin-Plage – 7/03/2009) ¤¤¤Nathalie¤¤¤

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