"Le bibliothécaire", Larry Beinhart, Gallimard

Le bibliothécaire

Avec les élections qui se préparent pour 2012 et le coup porté à la politique française depuis New-York ce dimanche 15 mai, la lecture de ce livre est tombée au bon moment pour moi. Presque tout est possible, même sans paranoïa, quand l’argent est au pouvoir.

J’ai relevé quelques passages, parfois plus légers. Les rebondissements se succèdent au fil des pages, avec quelques intermèdes permettant à la lectrice ou au lecteur de souffler un peu et puis de retrouver son souffle pour mieux se plonger dans ces aventures politico-violentes, subies par un bibliothécaire de choc, David Goldberg. Ce héros malgré lui y perdra au moins ses cheveux, à défaut de ses illusions.

Page 78 :
« - Vous êtes un poète, m’a déclaré Niobé.
- Vous me flattez.
- C’est une remarque flatteuse, vous trouvez ?
- Pour moi, oui. C’est ce que j’aurais aimé être. Mais la poésie, de nos jours, est plutôt une activité à laquelle on se livre pour soi-même, comme la musculation dans une salle de gym, par exemple. Il y avait ce magazine, un magazine de poésie. Quelqu’un leur avait accordé une subvention et ils se sont retrouvés avec quatre ou cinq cents abonnés, mais ils recevaient dans les cinquante, soixante mille envois par an. De toute évidence, tout le monde écrit de la poésie et personne n’en lit. Alors, il vaut mieux se faire une raison et cesser de nier l’évidence ; il faut écrire pour soi ou pas du tout. Ou bien écrire des paroles de chansons country, et prier pour qu’elles aient du succès.
- Ouais, a-t-elle grommelé en imitant le public de Billie George Cornhoe. »

Page 79 :
« - Dites-moi ce que c’est, un bibliothécaire.
- C’est le contraire de tout ce que Stowe représente, si l’on veut bien y réfléchir – ce que je fais depuis quelque temps. Une sorte de communisme, sans l’idéologie ou Marx ou toutes ces conneries. Notre métier, c’est de distribuer du savoir. Gracieusement. Entrez, s’il vous plaît, entrez, prenez un peu de savoir gratis, non, ce n’est pas plafonné, continuez, vous pouvez vous en gaver, non, ce n’est pas une arnaque, ce n’est pas un échantillon gratuit pour vous appâter et vous facturer plus tard, ou bien pour vous tapisser le cerveau de logos et de slogans. Un bibliothécaire n’a pas un statut social très élevé, et nous ne gagnons pas non plus beaucoup d’argent ; plus qu’un poète, d’accord, mais pas autant qu’un type qui sait bien faire la manche. Alors, nos idéaux comptent beaucoup pour nous, et aussi l’amour des livres, l’amour du savoir, l’amour de la vérité et de la liberté d’information, le désir que les gens puissent découvrir les choses par eux-mêmes. Qu’ils puissent lire, oh, des histoires d’amour ou des romans policiers, ce qu’ils veulent. Et que les pauvres puissent avoir accès à Internet.
- Vous êtes un type bien.
Elle avait prononcé cette phrase avec douceur et j’ai répondu :
- Merci. »

Qu’en pensez-vous ? C’est de la démagogie ? Mais il n’a rien à nous vendre. Un super-héros américain nouveau genre ? Serait-ce une sorte de Don Quichotte des temps modernes ? Ce n’est pas ça non plus : il manque Rossinante et Sancho Panza (et pourtant, en cherchant bien, un cheval pathétique le sauve, et son gros copain irlandais se met à son service au péril de finir sa vie fracassé dans un escalier… coïncidences fortuites ?). Sans parler du clin d’œil à la série américaine « Charlie’s Angels » avec ses trois drôles de dames, quand il s’entoure de ses aides féminines. Parce que ce livre traite aussi des discriminations raciales, sexuelles et de classes sociales, mine de rien. Il y a matière… et ça ne sent pas toujours la rose en politique.

Page 155, pour une partie de rodéo très « Western » :
« C’était une scène de divine démence et c’était moi qui l’avais provoquée. Je suis normalement un type plutôt ordonné. Qu’est-ce qu’une bibliothèque, sinon le royaume de l’ordre ? Etagères, catégories, précision, conservation d’archives. Place au chaos ! Lâchez les bêtes. »

Page 159, quand le Zen fait campagne aux Etats-Unis – d’où l’importance de reprendre son souffle et ses esprits par la même occasion :
« Chacun des reporters était pénétré de l’importance capitale de sa propre petite question.
- Si vous continuez comme ça, les avertit Hagopian, autant arrêter la séance tout de suite.
Evidemment, il en aurait fallu bien plus pour les faire taire. Ils continuèrent donc à le harceler, chacun craignant que l’un de ses voisins n’obtienne une réponse à sa question particulière et, par là, un supplément de reconnaissance, de crédit.
Hagopian se leva de son siège et se dirigea vers un coin de la pièce, où il s’assit en tailleur face au mur, position qu’il n’appréciait pas particulièrement car sa souplesse laissait à désirer. Il se concentra sur sa respiration, en faisant semblant de ne pas entendre les cris, les remarques qui fusaient :
- Qu’est-ce que vous faites ?
- Mais qu’est-ce qu’il fout ?
- C’est quoi, ce bordel ?
- Allez, enfin…
- Je croyais qu’on était à une conférence de presse.
- J’ai un article à envoyer… »
Je trouve que c’est un autre rappel à la série dans laquelle David Carradine marchait vêtu de blanc en se rappelant l’insignifiant petit scarabée qu’il était encore. Pas moyen de me souvenir du titre, mais il est cité dans le livre… bonne quête !

Page 235, entre les mains d’une des « Drôles de dames » :
« En jouant des ciseaux et en coupant à tour de bras, Susie continuait à bavarder comme une pie, et les mèches de cheveux s’amoncelaient autour de nous. »
Quelle pie ? Et voilà, la femme est bavarde, l’homme attend que cela se passe. Un stéréotype. Une respiration ?

Et une phrase qui claque comme un koan zen page 280, que je vous laisse le soin de commenter :
« - La plupart des gens font leur boulot en somnambules. »

Ce n’est pas le cas de David, ce héros aux boucles si douces, dixit « Sancho Panza » alias Tom. Des boucles noires quand il ne s’est pas rasé le crâne (comme Petit Scarabée) pour passer incognito entre les barbouzes, après avoir été blond.

Pages 297 et 298, ça blague dur avec un chauffeur de taxi à la fin du chapitre 46 :
« - Je n’ai pas l’habitude de ce genre de situation, ai-je avoué au chauffeur. »
A vous de voir le contexte de cette remarque du héros en lisant le roman. J’ai ri de bon cœur, la nostalgie d’"Huggy-les-bons-tuyaux" (Huggy Bear aux USA, pour Starsky et Hutch) peut-être ? Est-ce qu’il s’agit de respecter des quotas ? D’humour noir…

L’auteur sait ménager ses effets et il reste efficace même dans le romantisme torride des amours impossibles. Il connaît ses classiques, non ?

¤¤¤Nathalie¤¤¤