"Le Proscrit", Sadie Jones, Ed. Buchet Castel

 

Voici un extrait du livre, comme une plongée rapide au milieu des personnages :

Pages 208 et 209 :

« Kit économisait l’argent qu’elle recevait à Noël et à son anniversaire, et chacune de ses visites chez le disquaire était gravée dans sa mémoire, avec, d’abord, l’écoute de chaque morceau, puis le choix, déchirant. Elle avait dû sacrifier « Long Tall Sally » de Little Richard à « S’Wonderful » de Julie London, mais ça valait le coup, car il y avait « Cry Me a River » sur l’autre face. Pour elle, cela avait été une décision majeure, non seulement parce que chaque disque était précieux et devait lui durer longtemps, mais aussi parce que, jazz ou rock’n roll, il la définissait en tant que personne, ce qui n’avait rien d’évident.

            Elle abaissa avec une grande précaution l’aiguille sur « Cry Me a River », nouvellement exhumé de son tiroir de sous-vêtements, et alla jusqu’à la fenêtre. Elle ne mit pas le son trop fort, car ses parents prenaient l’apéritif juste en-dessous, sur la terrasse, et, si elle les dérangeait, cela donnerait lieu à une dispute. Derrière elle, la chanson douce-amère aux riches sonorités dissolvait, libérait ses pensées. Dehors, dans le jardin, tout était normal – les oiseaux du soir qui chantaient, la pelouse, les bois, le vert et le bleu de la nature et de la vie quotidienne -, mais la musique colorait tout ce qu’elle apercevait par la fenêtre, les yeux mi-clos, et transmuait son ennui et sa frustration en une sorte d’extase.

            « Papa ! »

            Kit regarda Tamsin qui s’avançait sur la terrasse.

            « Devine quoi ? »

            Elle considéra sa sœur et ses parents au-dessous d’elle avec un agréable détachement. Ils avaient l’air bien petits et, l’espace d’un instant, elle réussit à imaginer qu’elle n’avait aucun lien avec eux. Tamsin s’installa à côté de Dicky, et Kit l’entendit babiller, sans distinguer ses paroles. Le morceau s’acheva et Kit s’empressa d’aller retirer du disque l’aiguille neuve, et par conséquent précieuse.

            « … pas Lewis. Il… »

            Lewis. Tamsin avait dit Lewis. Kit perdit de vue l’aiguille et revint sur ses pas pour se pencher à la fenêtre. Tasmin avait-elle vraiment dit ça ou avait-elle rêvé ? Dicky se leva.

            « …sais pas ce qu’Alice pensera de ça », l’entendit déclarer Kit.

            Claire et Tasmin se levèrent à sa suite et ils rentrèrent tous. Kit courut jusqu’à sa porte et se rua au rez-de-chaussée, délaissant l’aiguille qui craquait sur le vinyle.

            Elle se posta dans le hall, à l’extérieur du salon, et attendit de voir s’ils allaient poursuivre. Tamsin reprit :

            « Je te dis, je revenais de chez les Anderson, j’allais voir Diana, et il arrivait de la gare. Je ne pouvais pas faire semblant de ne pas l’avoir reconnu.

Si, justement, tu aurais dû.

Alors ? Comment était-il ? » intervint Claire.

Kit se rapprocha de la porte.

« Posé. Bien. Je ne sais pas, égal à lui-même. J’ai atrocement chaud, je pourrais avoir quelque chose à boire avec de la menthe dedans ? »

Il y eut quelques exclamations exaspérées, des soupirs, des pas et Kit jeta un coup d’œil par la porte. Tasmin était affalée sur le sofa, dans une attitude languide et désinvolte. Claire s’assit et Dicky alla jusqu’au bar.

« Pauvre vieux Gilbert », lâcha-t-il.

Kit ne saisissait pas pourquoi ils ne posaient pas des questions sensées. Combien de temps Lewis allait-il rester ? Quels étaient ses projets ? »

 

Ce livre vous colle aux mains, avec sa belle écriture. Sadie Jones est extrêmement habile dans la description des émotions et des sentiments de ses personnages. Quelle finesse et quelle précision dans les situations décrites ! Son livre nous présente cette ville du Surrey avec tous ses tarés mondains, et c’est un bijou ! Qui peut encore croire au Pays des Bisounours ?

 

¤¤¤Nathalie¤¤¤

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