"L’amour est une île", Claudie Gallay, Actes Sud

Pour illustrer ce livre, je suis allée à la recherche de la chanson Soledad, de Maria Bethânia citée par Claudie Gallay à la page 136. Mais je ne l’ai pas trouvée. En revanche ( ?), j’ai découvert cette autre chanson d’elle : Onde estara o meu amor et déjà elle s’est trouvé une place dans mes oreilles, en plusieurs écoutes de 3 minutes 33. Brasil !

 

 

 

 

J’ai choisi un extrait qui m’a touchée parce qu’il est aussi un miroir pour ce roman, pages 237 – 238 :

« Julie, Damien, Greg sont sur le banc. Marie aussi. Ils ont vu passer Jeff.

            Julie raconte le secret de la dette qui le lie à Odile.

Quand il aura tout remboursé, il prendra un train et il ira en Amérique.

Il faut plus d’un train pour aller si loin, dit Marie.

Plus d’un jour aussi. Une vie parfois n’y suffit pas.

Les grands départs font peur quand on n’a pas l’habitude. On les envisage. Quand il faut monter dans le wagon, on hésite et on reste sur le quai. »

 

Ces quatre personnages sur le banc sont jeunes et se racontent les secrets des plus vieux. Marie est l’ange et la sœur de l’ange qui a écrit cette fameuse pièce de théâtre, dans cette histoire où les fils se nouent et court-circuitent parfois.

Les personnages sont vraiment attachants, assez compliqués à suivre, avec leurs hésitations ou leurs tâtonnements. Je suis partie sur de mauvaises pistes, je me suis presque perdue dans ces rues d’Avignon, en suivant Jeff les pieds nus et rouges dans ses bottes. J’aurais souhaité une autre fin. Parce que cette douleur reste comme une malédiction sur laquelle butte la vie. Suffisait-il de se redresser ? En fait, il y a dans ce roman des tas de postures que je ne peux pas approuver, comme des eaux troubles et marécageuses, chauffées au soleil d’août sur fond de grèves et de grogne. Atmosphère, atmosphère…

Par exemple, à quoi sert ce geste théâtral et ridicule consistant à balancer dans le Rhône un piano aux touches devant leur ivoire aux éléphants ? Et cette Isabelle avec ses trésors de bric et de broc couverts de poussière auxquels elle se cramponne ? Elle ne sauve rien. Je me sens presque en colère après elle. Pourtant, c’est bien le choix de l’auteur que je désapprouve.

Pour être adulte, faut-il laisser tomber l’ange ? Ce roman m’a fait penser à d’autres auteurs : Sylvie Germain et sa vision de la photographie (Le monde sans vous ou Immensités), Anne Percin (L’âge d’ange ou Point de côté ou Bonheur fantôme) pour sa vision des adolescents tourmentés, et sans oublier Marie-Sabine Roger, dont je vous colle une nouvelle que j’aime beaucoup (j’espère que nous n’aurons pas d’ennuis sur ce blog à cause de ce beau texte de quatre pages !) :

 

Nouvelle extraite du livre de Marie-Sabine ROGER « Il ne fait jamais noir en ville »

 

 

 

« Libres oiseaux »

 

 

 

Le bruit doux des rollers caresse le revêtement lisse et gris du trottoir. Les piétons qui l’entendent arriver derrière eux font un léger écart, machinal, mais ils ne se retournent pas.

C’est un son familier.

La silhouette passe, indifférente, et s’éloigne déjà.

 

Ils sont nombreux, ici, dès six heures du soir, à se rejoindre à l’esplanade.

Ils glissent, avec un balancement cadencé des épaules, le buste un peu penché en avant, le regard concentré. Parfois ils se redressent et avancent en roue libre, rois d’échecs droits et fiers sur l’échiquier de marbre. Libres oiseaux glissant au milieu d’un étang.

 

Elle les voit arriver de loin.

Elle les guette.

Elle s’installe toujours au même emplacement, à côté de la vieille fontaine. Elle aime cet endroit, à l’ombre du platane que l’on a préservé, parce qu’il s’intégrait bien au projet d’urbanisme conçu par un jeune architecte japonais.

Tout autour, il y a désormais de larges nappes d’eau qui sourdent à même le sol, s’étalent, paresseuses, et disparaissent dans des rigoles minces, que l’on distingue à peine. De nouveaux bancs, aux formes arrondies, épurées. Des jeux pour les petits, avec leurs couleurs vives.

Et puis les rampes modulaires, au béton d’un gris presque blanc, qui éblouit en plein été. Belles rampes lisses et courbes, qui s’ouvrent en coquillage, offrent leur ventre sans défaut aux roues nerveuses des riders.

 

Avant, il y avait ici deux rangées d’arbres aux branches entrecroisées qui filtraient le soleil dans leur tamis de feuilles.

Elle aimait bien les anciennes allées. Le gravier, ce n’est guère agréable, pourtant. Mais elle doit reconnaître qu’ainsi refaite à neuf, la place est bien plus vaste, elle s’ouvre à la lumière et donne une impression d’étrange liberté. Et depuis que l’on a aménagé les rampes, il y a les bandes de riders, en skate ou en roller, qui se regroupent chaque soir, comme des animaux sauvages le feraient au point d’eau.

Elle les aime.

Ils la fascinent.

Elle s’abreuve sans fin de leur légèreté, de leur indépendance. Elle est avide de leurs danses. Elle n’en est jamais rassasiée, petit vampire inoffensif, juste assoiffé de rêve et de gaieté.

 

Ils se postent en haut de la rampe, sur la glissière de métal. Ils restent en équilibre, un court instant, puis sautent dans l’enfer, le vide, la gueule du volcan, prennent la pente à contre-courant pour s’en aller jaillir dans un bruit de tonnerre, presque à la verticale, tout en haut de l’autre paroi. On dirait qu’ils s’envolent. Parfois le vol s’immobilise, ils restent un court instant hors du temps, se tournent sur eux-mêmes et repartent à l’assaut des pentes.

S’ils tombent, ils recommencent aussitôt, et c’est elle qui a mal pour eux, qui pousse un petit cri, se mordille les lèvres. Eux, rien ne les arrête et surtout pas la peur.

Ce sont de vrais seigneurs.

 

Il doit falloir se plier à une discipline de fer, des entraînements quotidiens, pour laisser croire aux gens que l’on ne pèse rien, que l’on peut défier les lois de la pesanteur.

Plus ça semble facile, et plus c’est exigeant.

 

Riders, streeters, voilà leur nom. Bien plus qu’un nom, un art de vivre.

 

Elle a ses préférés.

Elle leur a donné des surnoms : le Coq, qui a une crête rouge et se pavane, jette un coup d’œil autour de lui après chaque voltige et chaque acrobatie, pour voir s’il a brisé de nouveau cœurs dans les rangs des admiratrices ; Méphisto, ce grand maigre, barbu, toujours vêtu de noir, le visage fermé et le regard hostile, et tellement fragile ; la Petite, aux cheveux rasés et au corps impubère, aux pantalons trop grands et aux tee-shirts trop courts ; le Chef d’orchestre, qui n’enlève jamais les écouteurs de ses oreilles, semble vivre à côté de la vie ordinaire, bat la mesure, dirige pour lui seul un étrange ballet qui suit des variations qu’il est seul à entendre.

 

Et puis il y a les Anges.

 

Ils sont toujours vêtus de la même couleur, l’un et l’autre. Tout de blanc, ou de bleu. Ils ont de longs cheveux qu’ils attachent parfois dans la nuque, ou laissent flotter libres. Ils sont étroits et longilignes, deux roseaux qui ploient dans le vent.

Depuis le temps qu’elle les observe, elle ne sait toujours pas s’il s’agit d’une fille et d’un garçon, ou de deux garçons. Ou bien de deux filles. Les Anges ne le savent peut-être pas, eux non-plus. Comme les anges n’ont pas de sexe, mais que leur nom est masculin, elle dit « ils » quand elle pense à eux.

 

Elle fait ce qu’elle veut, quand elle pense.

 

Les deux Anges sont des streeters, comme les autres, tous les autres. La ville est leur terrain de jeux. Mais ils ont une façon bien à eux de s’emparer de tout ce qu’elle leur offre.

Pas d’agressivité, pas de démonstration. Pas de bruit ou si peu. Un simple rrrmm ! quand ils se plaquent au sol, qu’ils atterrissent après un vol.

 

Au point d’eau de la place neuve, il y a les singes hurleurs, les antilopes vives et vite effarouchées, et les fauves sûrs d’eux, dominateurs et calmes.

Les Anges, eux, sont deux girafes lentes, au pas souple, aux grands yeux romantiques et rêveurs.

Dès qu’elle les voit, son cœur se réanime.

 

Ils sont harmonieux, ils sont inséparables, tels deux oiseaux du même nom qui se suivraient du bout des pattes, d’un bout à l’autre du perchoir.

Ils slaloment entre les plots délimitant l’allée centrale, roulent en parallèle. Ou bien, partant chacun d’un côté de la place, ils se rejoignent en marche arrière, sans se voir, et, à l’instant même où leurs routes se croisent, d’un mouvement jumeau ils lèvent une main et tapent, doucement, dans la paume de l’autre. On dirait qu’ils ont répété, des heures durant, tous leurs gestes. Ils sont portés par les mêmes courants. Ils sautent souplement sur les bancs de béton, font d’étranges figures autour de la fontaine, et glissent sur les nappes d’eau, laissant derrière eux un sillage léger qui s’efface à regret, comme la trace blanche d’un avion qui dans le bleu se désagrège.

 

Parfois, c’est plus fort qu’elle, elle applaudit.

 

La première fois qu’ils l’ont entendue faire, ils se sont retournés d’un même mouvement.

Elle s’est sentie stupide.

Ils sont restés immobiles un instant, les yeux fixés sur elle. Puis, ensemble toujours, ils l’ont saluée, de la tête, sans rien dire. Sans un sourire.

Elle les a salués aussi, une main sur son cœur, un signe universel pour dire « Je vous remercie… ». Si elle avait parlé, est-ce qu’ils auraient compris ?

Ici, le monde entier se donne rendez-vous. Il suffit qu’elle ferme les yeux, qu’elle ouvre les oreilles, et elle voyage sans bouger. Portugal, Espagne, Maghreb, Angleterre, Japon, Pays-Bas… L’autre jour elle a entendu quelques phrases en serbe, ça lui a rappelé Novi Sad, son enfance, et les eaux du Danube. La veille, un Italien lui avait demandé l’heure. Elle a gardé le chien d’un couple d’Allemands, le temps qu’ils passent à la banque.

Quant aux sliders qui roulent et s’envolent au ciel, dans des figures insensées qu’ils appellent des tricks, ils ont leurs propres mots, aussi, la langue de leur rite, qu’elle commence à mémoriser, sans la comprendre. Top side, cool grind, fakie, farfig et acid soul…

 

Quelle langue parlent les Anges ?

 

Lorsqu’elle s’en va, c’est toujours après eux.

Leur départ, c’est la fin du spectacle, le baisser du rideau, le temps venu de retourner chez soi. Dès qu’elle aura franchi les limites de l’esplanade, la magie cessera aussitôt, et la réalité reprendra tout son poids, sa pesanteur, son évidence.

Escaliers, trottoirs, foule dense.

 

Elle aimerait si fort pouvoir faire comme eux.

Se hisser au sommet de la rampe et basculer vers le fond de l’enfer, prendre de la vitesse et débouler ensuite, en foudre inverse, jusqu’au ciel.

Elle aimerait filer comme une flèche, sans un bruit, hormis celui du vent qui siffle à son oreille. Glisser droit devant et puis, de temps en temps, se payer la folie d’une longue arabesque. Dessiner son prénom en lettres invisibles sur le parvis de marbre lisse et froid.

Son prénom : Aniela.

Ce qui veut dire l’ange.

 

Ce soir, ils ne s’arrêtent pas de danser, de laisser libre cours à leur âme d’artiste.

Le jour est loin de se coucher encore, les journées de juin s’étirent à l’infini. Mais l’heure tourne, il se fait tard. Elle doit partir, la route du retour est lente. Elle veut rentrer avant la nuit. Elle prend son sac, vérifie avec soin qu’elle n’a rien oublié. Elle enfile ses gants, puis s’avance, il faut couper par l’esplanade et passer devant le théâtre. Elle prendra par la rue d’en face, ça double le trajet, bien sûr, mais sinon, tous ces escaliers, sans parler de la pente raide, pour atteindre enfin le boulevard…

 

Les Anges sont au bout de la place, ils viennent dans sa direction. Ils se rapprochent, ils se rapprochent… Elle ne les a jamais vus d’aussi près. Ils sont beaux, ils sont magnifiques.

Elle est saisie au cœur, tellement sous le charme qu’elle s’arrête brutalement, et que son sac glisse, sans qu’elle songe à le rattraper.

Ils la croisent, et puis la dépassent, sans l’ombre d’un regard pour elle.

Elle cherche à ramasser son sac, la terre est loin, la terre est basse.

Soudain, le bruit léger des rollers, derrière elle : ils reviennent.

Elle a un frisson.

 

Ensuite, le miracle. Une main dépose son sac sur ses genoux. Elle sent une poussée, à peine, et voilà le sol qui défile sous elle, de plus en plus pressé, plage de marbre immense, où elle croit courir. Elle fait un long slalom entre les nappes d’eau qui scintillent, plusieurs boucles serrées, elle prend de la vitesse, elle n’a pas peur, bien au contraire. Elle se sent venir des ailes dans le dos. Voilà ce que ça fait devenir oiseau ? Jamais elle n’a été aussi vive et légère !

Elle est comme une reine, une étoile filante, les passants la regardent, et les sliders s’arrêtent, ils s’écartent sur son passage. On la salue. On lui sourit, spontanément, sans moquerie.

 

Elle rit et, dans son dos, elle croit entendre un - non - deux échos.

 

Tous se retournent après elle.

On veut la suivre du regard, la minuscule silhouette, tordue comme un vieux cep, mitaines élimées par les roues, petit sac noir sur les genoux, promenée sur la place par deux adolescents, poussant comme un landau le vieux fauteuil roulant.

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Une employée modèle et dévouée se découvre égoïste et révoltée lorsqu’elle adopte un chat. Une femme libre et célibataire toujours réquisitionnée pour les corvées familiales en oublie sa vie. Un vieux voisin maniaque terrifie sa voisine de palier. La garde alternée c’est une semaine vide pour ce père solitaire. Un couple de mariés valse, tendrement enlacé sous le regard goguenard des convives : ils ont les tempes blanches. La charge est lourde pour ce conducteur de pousse-pousse à Madagascar, sa cliente est pleine de sentiments contradictoires quant à sa présence sur cette île si pauvre. Comment faire ses adieux à un père tendrement aimé qui vient de mourir. Quitter sa maison pour toujours, abandonner la campagne, le jardinage pour un appartement en ville où la vie est si facile. Dix nouvelles, l’écriture précise et évocatrice de l’auteur, le ton tour à tour tendrement humoristique léger et grave, les chutes inattendues, font de ce recueil de nouvelles un beau voyage au pays des mots.

Biographie de l'auteur :

Marie-Sabine Roger est née en 1957. Elle vit ici et là entre Madagascar, le sud de la France et la Réunion. Après avoir été enseignante en maternelle pendant plusieurs années, elle se consacre aujourd'hui à l'écriture.

 

 

Sans éviter la chute, je clos ici ce commentaire. Bien long.

 

¤¤¤Nathalie¤¤¤