"La théorie des nuages", Stéphane Audeguy, Collection Folio, Gallimard, 2005

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C’est un livre de la liste du « Bon roman » que j’ai lu cet été et que j’ai apprécié pour son style fluide. Le roman est composé de plusieurs récits de vies reliés par la passion des nuages, à différentes époques, avec des surprises aussi dès les premières pages. Cela m’a fait penser à « Kafka sur le rivage » de Haruki Murakami, parce qu’il y est aussi question de la mémoire et du Japon, entre autres sujets abordés. Pour rappeler le titre, j’ai choisi cet extrait :

 

Pages 165 à 168 :

 

Dans la matinée du 20 septembre 1889, vers les neuf heures du matin, une forêt noire pousse brusquement dans tout Paris, d’ouest en est : il s’est mis à pleuvoir et les parapluies fleurissent, et chacun peste, ou presque. Le 20 septembre est le premier jour du Congrès météorologique mondial. La Société météorologique de France a bien fait les choses : le congrès se déroule dans un vaste amphithéâtre de l’hôpital de la Salpêtrière, surmonté d’une verrière toute neuve. Un tel choix révèle une délicate attention de la part de l’administration de l’hôpital. La pluie commence à tambouriner doucement sur la verrière vers neuf heures vingt-cinq du matin, alors que le ministre de l’Agriculture vient de proclamer l’ouverture des travaux. La pluie est accueillie ici en amie, presque en participante. Des congressistes qui ont annoncé ces précipitations baissent modestement les yeux en acceptant les compliments de leurs collègues ; quelques-uns pensent, avec le frisson délicieux des hérétiques, qu’ils n’aiment pas la pluie, mais ils se gardent de le montrer.

Pendant toute la matinée des averses frappent à petits coups feutrés sur la verrière. La météorologie est une science si jeune que le congrès en est à mesurer l’étendue de son ignorance, à dessiner des perspectives de recherches grandioses. Les orateurs se succèdent : ils parlent de leurs hypothèses concernant la formation des cyclones, ils parlent de leurs hypothèses sur la dissipation des brumes de mer, ils parlent d’affiner la mesure de l’humidité de l’air, ils parlent bien et fort et sont tous très applaudis et pourtant, et pourtant, pas un d’entre eux ne saurait expliquer la pluie qui joue, au-dessus de leur tête, sa partie de basse continue, avec ironie et constance. Aucun de ceux qui sont assis dans l’amphithéâtre ne peut dire pourquoi la pluie tombe. Et le pire est que nul ne soupçonne la complexité de ce phénomène, trop simple et trop massif pour avoir retenu l’attention. On pourrait de fait penser qu’il suffit, pour qu’il pleuve, de fort peu de choses : de l’eau flottant dans l’air en quantité suffisante pour que les particules d’eau s’agrègent, entrent dans un processus de condensation ; et de là, ce que nous appelons un nuage ; ensuite, pour peu que l’humidité atteigne un point de saturation, des gouttes se détachant de cette masse : une pluie. Voilà à peu près ce que les plus avancés des congressistes de Paris diraient, si on les interrogeait à ce sujet.

Les choses ne sont pas aussi simples. Les nuages ne se forment pas si benoîtement que cela, ils dépendent de toute une série de facteurs croisés. Ils dépendent de l’état de l’atmosphère, par exemple. De cet air ambiant qui peut, selon sa température, supporter plus ou moins d’eau : à zéro degrés, l’air ne peut guère porter que cinq grammes à peine, par mètre cube ; mais, à la température de vingt degrés, il peut entrer en état de sursaturation et tenir facilement ses dix-sept grammes d’eau par mètre cube. Cependant une quantité d’eau importante dans l’air ne suffit encore pas, ne suffit toujours pas pour former un nuage, pour rendre une pluie possible. Il faut encore que des poussières s’en mêlent, quelles que soient leur origine ou leur nature : sel marin, poussières d’éruption volcanique, gaz d’échappement d’avions ou de voitures, sable du désert projeté en altitude par une tempête brutale. Et il faut de plus que ces poussières patiemment s’allient avec les petites particules électrisées qui se promènent dans l’atmosphère terrestre, et que de cette alliance naisse un noyau de condensation. C’est alors seulement que la pluie devient possible. Mais il ne pleut pas encore parce que les gouttes d’eau qui composent les nuages n’ont pas grand-chose à voir avec celles qui tombent sous le nom de pluie.

L’eau des nuages se présente sous la forme de gouttelettes minuscules, d’un rayon compris entre un millième et un centième de millimètre ; un centimètre-cube de nuage contient aisément un millier, parfois un millier et demi de ces gouttelettes sphériques. Elles ne se mêlent guère les unes aux autres au sein du nuage : de petits filets d’air, qu’elles entraînent avec elles, du fait de la lenteur de leur déplacement, ne permettent pas de coalescences ; les gouttes d’eau restent séparées, impuissantes. Naturellement, de si petits objets tombent lentement : ceux qui sortent de l’aire protectrice du nuage disparaissent presque instantanément ; ailleurs, sur toute la surface du nuage, d’autres gouttes au contraire se forment ; ainsi, pour l’observateur humain, le nuage semble se mouvoir ; au fond il ne fait qu’échanger de l’eau avec son milieu. Parfois pourtant des gouttes s’associent, grâce aux noyaux de condensation, et forment des agrégats de plus en plus gros, de plus en plus lourds, de diamètre variant d’un demi à trois millimètres. Et ce sont ces gouttes-là qui tombent, et qui tombant se regroupent jusqu’à composer de lourdes gouttes d’eau, atteignant une taille de six millimètres. Et alors seulement, et si ces gouttes atteignent le sol, on peut dire qu’il pleut.

 

Tout le livre n'est pas aussi technique. Loin de là. Emotions garanties ! Les 320 pages se lisent vite et le format poche peut s’offrir facilement.

Stéphane Audeguy a écrit un autre livre : « Rom@ », qui fait parler de lui en ce moment (la ville de Rome y parlerait d’elle-même). Je ne l’ai pas encore lu, mais c’est une autre histoire.

 

¤¤¤Nathalie¤¤¤