"L'Enfant Chat", Béatrix Beck, Grasset, 1984

l'enfant chat 

 

link  A écouter, l'émission "Une vie une oeuvre" sur France Culture du 17/04/2011 : 

                         Toujours plus loin avec Béatrix Beck (1914-2008)

 

Ce roman fait partie aussi des livres cités dans la liste « Au bon roman ». Pourtant, il a reçu le prix littéraire « 30 millions d’amis »…

 

La quatrième de couverture vous fait un résumé de l’histoire que je vous recopie (pas la peine que je me casse la nénette !) :

« Une veuve, professeur en retraite vivant à la campagne, recueille une petite chatte qu’elle considère bientôt comme sa fille. Or voici que cette chatte se met à parler : elle prononce quelques mots, puis des petites phrases. Un jour, elle veut aller à l’école. L’institutrice consent à la recevoir, mais ne peut la garder parce que sa présence trouble la classe. Mais la chatte tombe malade. Heureusement, un amoureux survient qui lui rendra la santé et lui fera des petits, doués eux aussi de la parole… »

Racontée ainsi, l’histoire paraît mièvre alors qu’elle peut présenter des passages assez terribles, cruels, avec de la méchanceté ordinaire.

 

Il est bon de préciser que cette bestiole étonnante a été confiée à cette retraitée par une drôle de personne, mangeuse de hérissons cuits dans la glaise, arrivée d’on ne sait où dans ce petit village de commères et ayant réalisé la quadrature du cercle après sa mort en étant enterrée seule dans une fosse commune, loin de tout signe ostentatoire. Quelques passages vous bousculent un peu le politiquement correct, dans ce livre. Et les surprises sont plaisantes.

 

Voici un passage qui a retenu mon attention, page 12 :

« Une pie, petite pythie, traverse le chemin : une pie malheur, deux pies bonheur, trois pies mariage, quatre pies baptême, cinq pies enterrement – d’où il s’ensuit que mariage, naissance et mort ne sont ni bonheur ni malheur, ces deux derniers restant mystérieux, indéfinissables. »

Je ne connaissais pas la suite de la comptine : je m’arrêtais à deux, sans savoir que faire des suivantes quand j’en croisais…

 

p.16 : « Avoir résisté à l’envie de mourir donne le droit d’aimer la vie. J’ai passé l’âge d’être triste, où l’on ne croit pas faire partie de l’univers. L’expérience change les soupirs en respirations. »

En voilà du baume au cœur ! Pourquoi avoir peur de vieillir après cette déclaration d’amour à la vie ? Cela me rappelle le poème de Blaise Cendrars « Nous ne voulons plus être tristes, c’est trop facile, c’est trop commode… » Il y a juste un cap à franchir ?

 

p.29 : « Temps qu’il fait et temps des verbes. Sortir par tous les temps, présent, passé et futur. »

Cette philosophie me plaît beaucoup. Quand ‘faut y aller, ‘faut y aller !

 

S, la petite chatte, se met à parler dans les pages 42-43 :

«-  Lait dans une tasse. »

 

Un autre passage peut nourrir la réflexion du lecteur, p.68 : « Je recommence à faire du feu. C’est un maître à penser, un modèle : pour ne pas mourir, il lui faut l’intégration – la réunion de ses bûches, la convergence de tous ses éléments.

Il suffit d’un attouchement du tisonnier le débarrassant de ses cendres, de son passé, pour qu’il renaisse et s’élance. »

 

J’apprécie cette façon de voir notre satellite naturel, page 78 : « La nuit a viré du noir au bleu sombre. La lune vient de se lever. La lumière de cet astre où des gens marchèrent, roulèrent en jeep, firent des prélèvements, métamorphose le jardin. »

Je ne suis pas sûre de pouvoir parler d’un atterrissage en douceur, après cette chute au jardin, emportée que je suis par de simples mots.

 

Au sujet des bûches pour le feu, page 127 : « Certaines des condamnées quittent leur écorce comme les serpents leur peau, d’autres ne se laissent entamer qu’à l’arraché, certaines se scindent, révélant un for intérieur doux et pur ; c’est du hêtre. J’éprouve à les dénuder autant de plaisir, peut-être plus encore, que Francis Ponge à peler les pommes de terre cuites. Les épiphloses, séparées du liber, sont particulièrement captivantes, elles s’enroulent en tuyaux d’orgue où entre le feu. »

Par ces phrases, je soupèse le temps qu’elle a passé à observer le bois et le feu. Alors je me souviens de ma fascination pour les grands feux la nuit. Et du temps que je n’ai pas perdu à plonger mes yeux grands ouverts dans cette danse brûlante et pleine de surprises. Béatrix Beck a des côtés ensorcelants, non ?

Pour donner un peu de champ à mon propos, j’ai trouvé cet extrait sur Wikipédia (j’avais fait une recherche sur le mot wicca après avoir lu le livre de Laurent Gaudé « Ouragan » qui m’avait rappelé la lecture d’un essai d’Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, « La sorcellerie capitaliste – Pratiques de désenvoûtement », La Découverte, 2005) au milieu de la définition :

« Margot Adler dans Drawing Down the Moon rattache wicca à l’indo-européen wic/weik dont la signification recouvre les sens de soumettre et de changer. Elle estime donc qu’une « sorcière aurait été une femme habile à imaginer, à soumettre et à changer la réalité » ».

Les sorcières seraient légion ? Et pas seulement à Arnage, près du Mans ? C’est un clin d’œil destiné aux habituées de notre cercle de lectrices de Guédou, puisque ce sujet a été abordé ensemble, peut-être à la suite de la lecture de « Trois femmes puissantes » de Marie Ndiaye (autre livre ensorcelant, bien que diversement apprécié parmi nous). Les femmes qui écrivent des romans seraient des sorcières, d’après Madame Adler ?

Heureusement, les bûchers sont éteints. Craignant l’"attouchement d’un tisonnier les débarrassant de leurs cendres" (merci Madame Beck), je vous souhaite de bonnes lectures et de beaux voyages.

 

¤¤¤Nathalie¤¤¤

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