" Le cœur régulier ", Olivier Adam, Editions de l’Olivier, 2010

Publié le par guedou.alivreouvert.over-blog.com

coeur régulier Adam

  Ce livre m’a tellement émue qu’il m’est difficile d’en parler avec distance. Alors je me sers de ce que j’ai pu glaner sur la toile pour commencer cette page.

Trouvé sur un site de vente de livres :

Présentation de l'éditeur

"Vu de loin on ne voit rien", disait souvent Nathan. Depuis la mort de ce frère tant aimé, Sarah se sent de plus en plus étrangère à sa vie, jusque-là "si parfaite". Le cœur en cavale, elle s'enfuit au Japon et se réfugie dans un petit village au pied des falaises. Nathan prétendait avoir trouvé la paix là-bas, auprès d'un certain Natsume. En revisitant les lieux d'élection de ce frère disparu, Sarah a l'espoir de se rapprocher, une dernière fois, de lui. Mais c'est sa propre histoire qu'elle va redécouvrir, à ses risques et périls. Grâce à une écriture qui fait toute la place à la sensation, à l'impression, au paysage aussi bien intérieur qu'extérieur, Olivier Adam décrit les plus infimes mouvements du cœur et pose les grandes questions qui dérangent.

Biographie de l'auteur

Olivier Adam est né en 1974. Après avoir grandi en banlieue et vécu à Paris, il s’est installé à Saint-Malo. Il est l’auteur de nombreux livres dont Passer l’hiver (Goncourt de la nouvelle 2004), Falaises, À l’abri de rien (prix France Télévisons 2007 et prix Jean-Amila-Meckert 2008), Des vents contraires (Prix RTL/ Lire 2009).


Maintenant que la trame de l’histoire est posée, j’ai choisi quelques passages du livre que j’ai particulièrement appréciés.

Les deux sœurs parlent de leur frère chacune à sa manière, sans se retrouver vraiment, comme deux écorchées vives, pages 116 à 118 :

« Mais qu’est-ce qui t’arrive, Sarah ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je lui ai lancé un regard noir, j’ai eu envie de l’étrangler. Qu’est-ce qui n’allait pas ? Notre frère était mort et elle me demandait ce qui n’allait pas. Elle s’est excusée. Elle aussi se sentait fragile depuis quelque temps. Je l’ai regardée en secouant la tête. Elle savait si peu de choses de lui. De moi. Elle n’avait pas dix ans quand nous avions quitté la maison. Après, ça n’avait plus été que déjeuners dominicaux hebdomadaires puis mensuels, une soirée ici ou là, quelques rendez-vous pris sur ma pause de midi de temps à autre et c’était tout. J’ai vu des larmes brouiller ses yeux.

Mais putain, qu’est-ce qui clochait, chez lui ?

Elle avait dit ça à mi-voix, comme on parle à soi-même. J’ai allumé une cigarette.

Je ne sais pas, ai-je fini par répondre. Il souffrait. C’est tout.

Mais merde. De quoi ? La vie est dure pour tout le monde. Je veux dire, il a tout eu dans les mains et puis… je sais pas, qu’est-ce qu’il a fait de sa vie, à part se plaindre, ricaner, tout critiquer et se bourrer la gueule…

J’ai eu l’impression d’entendre mon père : tout le monde en bavait dans cette vie, tout le monde avait ses problèmes, lui pas moins qu’un autre, alors il ne servait à rien de geindre et de se répandre.

Clara a vidé son verre et s’est allumé une cigarette à son tour, son pied battait comme la patte arrière d’un lapin. Les ongles de ses doigts réduits au minimum, elle s’attaquait à présent à la peau elle-même.

Le problème, c’est pas forcément les trucs qui vous arrivent, ai-je poursuivi. C’est ta capacité à les encaisser. Y a des gens plus fragiles que d’autres, Clara. C’est tout.

Oh, arrête. Me fais pas le coup de l’écorché vif.

Je ne te fais aucun coup. Il était comme ça. »

Seule Clara, la plus jeune, parle ; Sarah a l’air de trouver que sa sœur est à côté de la plaque, sans l’exprimer… Nous assistons au défilement de ses pensées. Elle garde le noble chagrin pour elle, sans partage.

 

Pages 181 et 182, nous revenons à un épisode plus ancien, au moment d’une visite de Sarah à son frère, dans une clinique :

« La chambre était nue et cachée au bout d’un couloir aux murs bleu pâle. Le bâtiment de brique rouge se planquait parmi les arbres, au fond d’un parc aux pelouses pelées, trouées par endroits, tout à fait rase au pied d’un cèdre immense. Nathan dormait, le drap blanc chiffonné à ses chevilles, vêtu d’un caleçon bleu, le corps moite et les cheveux collés à son front en mèches sombres et trempées de sueur. Sur la table de nuit s’alignaient des médicaments, une bouteille d’eau, un verre en plastique, sa montre et un roman. J’ai regardé le titre, Le bonheur des tristes, sur le moment ça m’a paru de si mauvais goût, tellement complaisant, j’ai eu envie de ressortir. Je me suis assise dans le gros fauteuil en faux cuir près de la fenêtre. Tout était calme et le parc douché par une lumière limpide. Un écureuil sautait entre les branches, je l’ai observé un long moment, émerveillée comme une gamine.

Tu dis rien aux parents… S’ils te demandent, tu dis que tu sais pas où je suis…

Nathan me fixait d’un œil trouble, la bouche molle, l’esprit embrumé. Il n’a pas pris la peine de me dire bonjour, ni de commenter sa présence ici.

C’est gentil d’être venue. »

Et bien sûr, le jour où j’ai lu ces pages, j’ai vu des écureuils monter au tronc des hêtres, dans un état d’émerveillement proche de celui de Sarah, sans le chagrin. C’est normal dans les bois par ici à la fin du mois de septembre, les écureuils…

 

Pages 191 et 192, parce que moi aussi j’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui se lèvent chaque matin de leur vie ordinaire, même si je ne bois jamais de café (ce n’est pas ce qui est important) :

« J’avale mon café et nous sortons dans le jour déjà clair. Midori porte une jupe et une veste beiges sur un chemisier blanc rayé de bleu. Elle est allée chez le coiffeur, s’est maquillée. En quelques jours elle s’est métamorphosée, qui pourrait reconnaître en elle la femme sauvage et déchirée qui se cachait dans cette maison il y a quelques semaines encore ? Elle inspire profondément. L’air est tiède et fumé par l’automne. Partout on ratisse des feuilles humides, couleurs mélangées rassemblées en tas sur les bas-côtés. Le soleil éclabousse la mer, de son lever ne subsistent qu’un trait de ciel rose pâle et quelques lambeaux ivoire. Nous passons le torii de pierre, pénétrons dans le sanctuaire, exécutons les gestes rituels. Midori est concentrée à l’extrême, elle garde les yeux fermés et, tandis qu’elle prie, anime ses lèvres en brefs soubresauts. Quand elle a fini je la prends par l’épaule et la serre dans mes bras. J’ignore comment elle fait, où elle puise cette force. Comment elle tient encore debout. À sa place je serai en pièces, me dis-je. J’ai tant d’admiration pour ceux qui se relèvent. Alain se moquait de moi pour ça, « au fond tu admires tout le monde, disait-il… Parce que tout le monde se relève de tout, tu sais. Enfin presque tout le monde. Tout le monde n’est pas là à se regarder le nombril et à geindre comme ton frère. Oui les gens souffrent, se relèvent et continuent, c’est la règle. – Alors tant pis, lui répondais-je, j’admire des gens communs, normaux, banals, sans qualité ni courage. Tant pis, je suis une gourde, j’aime les gens. Je m’en contenterai tu sais ». Je prononçais ces mots par provocation bien sûr, pour l’irriter, mais aussi parce qu’ils étaient vrais : la plupart des hommes et des femmes que je croisais dans la rue me semblaient admirables, qu’ils se lèvent chaque matin enfilent leur tailleur leur costume leur bleu de travail leur uniforme me semblait admirable, qu’ils se rendent à leur bureau dans leur usine, mènent cette vie-là et tiennent bon me semblait admirable, qu’ils s’occupent de leurs enfants du quotidien de leurs proches me serrait le cœur, je ne les connaissais pas mais je devinais en eux des blessures, une fatigue, des failles qui me bouleversaient. Leur capacité de résistance m’épatait, leur foi en l’avenir m’émerveillait, la vie me paraissait si dure et menaçante, si violente, coupante et acide, j’avais tout fait pour m’en protéger mais au fond je demeurais cette petite fille rongée par la peur qui se cachait dans la forêt et se lovait contre son frère, priant pour qu’on l’oublie et que les bombes tombent ailleurs. »

 

J’aime beaucoup l’écriture d’Olivier Adam. Il touche juste, en plein cœur. Quel talent !

Et puis je connais quelqu’un de proche qui a pris son téléphone pour appeler sa grande sœur après avoir lu deux chapitres de ce livre, parce qu’il est urgent de ne pas se manquer trop longtemps, entre humains.

 

¤¤¤Nathalie¤¤¤

 

Publié dans Nos coups de coeur

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